Le testament de la chevrière
Nouvelle : extraite de "Tempêtes dans un verre d'eau"

 La Vieille n’avait que trois dents !
La première qui volait au vent, ...

        Le notaire de mon village fut un jour amené à faire un testament peu banal, tant en raison de la testatrice que du bénéficiaire.
A l’orée d’un bois, non loin de l’endroit où il devait se rendre, se trouvait un beau garçon bien découplé, à barbe blonde, qui semblait attendre quelqu’un et lui fit signe de s’arrêter.
        Abandonnant dans le chemin sa voiture, qui n’aurait pu rouler plus loin, il prit son porte-documents, indispensable dans ses fonctions, et suivit celui qui s’avéra être son guide, et marchait à toute allure. 
        Ils parcoururent environ un kilomètre dans un chemin désertique sinuant sur des pentes de bruyères mauves au milieu de haies fleuries d’où s'envolaient  des chants d’oiseaux et crissaient des sauterelles. Un coucou moqueur, au loin, répétait inlassablement son appel. 

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 Aucune trace de vie à l’horizon, seuls quelques lapereaux effrontés passaient près d’eux, montrant leur petit derrière étoffé de poils blancs, en trottinant vite vers leurs terriers respectifs.
        Hâtant le pas, ils entrèrent dans un bois touffu aboutissant à une clairière où se nichait une vieille maison inhabitée tout près d’une étable à chèvres, ou à brebis, nous allons le savoir.
        C’est vers cette demeure que le garçon se dirigea en faisant signe au Tabellion de le suivre, toujours sans prononcer un mot, à croire qu’il était muet (or il était loin de l’être, car plus tard il l’entendit chanter).
        Ce fut le notaire qui, quelques instants après, d’étonnement le devint. Le mot n’est pas assez fort car, au centre de la cabane, sur de la paille un peu plus fraîche que celle qui jonchait l’autre partie du lieu, une vieille femme décharnée gisait. Il n’en croyait pas ses yeux !
        Après les salutations d’usage, le notaire s’assit, tant bien que mal, sur un tabouret branlant et posa à la testatrice les questions d’usage pour vérifier si elle avait bien toute sa tête ou s’il devait arrêter là ses investigations.
       A la demande : savez-vous signer votre nom ? Elle répondit, bondissant sur sa couche pour ne pas dire sa litière. Je sais même écrire, et voici mes
dernières volontés : je donne tous mes biens à mon mari, passez-moi une feuille, un stylo et dictez-moi ce que je dois mettre.

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  Votre mari ? Mais il n’est pas présent, il faut l’appeler. Oh ! Cela n’est pas possible ! Il est bien au chaud en enfer, dit en riant sardoniquement la vieille, montrant une bouche édentée. Entre deux hoquets, elle ajouta : ce beau garçon qui est là ne vous semble-t-il pas un mari valable ? Si nous étions passés devant Monsieur le Maire et Monsieur le Curé, je ne vous aurais pas appelé.
        Allez, ne perdons pas de temps, faites votre travail. Tout en disant cela, elle tapotait une vieille couverture trouée, se redressait pour mieux s’appuyer sur un coussin informe, fait de toisons de brebis formant rouleau, puis dit au beau blond de faire sortir le petit troupeau bêlant dont le vacarme était difficile à couvrir, même par une voix à fort registre. Il obéit aussitôt, et le calme s’instaura bien vite...
        Le notaire tint à lui expliquer que ce garçon, lui étant étranger, ne toucherait pas grand chose sur sa succession. Les quelques bêtes, la masure, la vieille maison en ruine et le petit pré les jouxtant ne couvriraient même pas les frais. Il devra alors refuser le legs !
        La vieille fit un bon en l’air, le notaire, d’émotion, en fit autant en arrière, rattrapant de justesse tabouret bancal et porte-documents tenant lieu de pupitre.

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Furieuse, les yeux exorbités, ses longues mèches grises pendant sur son visage qui ne l’était pas moins, avec ses mains tordues, aux veines saillantes, aux ongles endeuillés, semblables à des griffes, elle était vraiment diabolique, prête à jeter des sorts ! On l’appelait du reste parfois dans le village, la folle, ou la sorcière.
        Cet effort la fit retomber sur son grabat; elle poussa un long soupir, pas loin du dernier semblait-il, et, d’un ton mesuré qui semblait émaner d’un autre être, donna des explications : vous êtes nouveau au pays, Monsieur le notaire et, vous allez être étonné lorsque je vous dirai que je suis sans doute plus riche que vous. J’ai une " Montagne ".

        Ici, la narratrice vous doit une explication : ce nom, dans le Massif Central, désigne au-dessus de 1000 à 1200 mètres d’altitude, une grande étendue de pâturages à l’herbe jaunâtre, sèche et rare, appelée " poils de bouc ", où paissent les troupeaux de bovins de race d’Aubrac ou de Salers, vivant dehors nuit et jour, depuis la montée qui a lieu au printemps, jusqu’à la descente, fin octobre.
        C’est dans de petites maisons, basses et trapues, appelées burons ou mazucs, posées , tels des jouets , dans cette immensité dominée par les massifs qui les entourent, que se fabrique le fromage appelé " Cantal ".

 

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        Celle de la chevrière avait, dit-elle, des bâtiments en bon état : mazuc, bédélat (étable pour les veaux), loge à porcs (petites bâtisses accolées au mazuc), le tout couvert de lauzes. Elle avait cent hectares, en prés ou champs, autour d’une belle ferme (où l’on rentrait le bétail l’hiver), sans compter les bois alentour.
        Mon troupeau de vache, dit-elle, est important, chaque année il s’augmente des jeunes femelles que nous élevons et la vente des petits mâles, les taurillons, arrondit mon pécule.
        En plus du gros fermage : pain, farine, lard, jambons, volailles, pommes de terre et œufs, mes réserves, comme dit le bail, me sont fournies tout au long de l’année et, mon bois de chauffage m’est apporté tout coupé. Pas de dépenses autres.
        Je m’en serait douté pensa le notaire, voyant dans quel cadre de pauvreté elle vivait, vêtue d’oripeaux, pratiquement sans meuble ni literie. Quant à la vaisselle, de fer blanc, elle occupait une toute petite étagère et, sur un minuscule fourneau à trois pieds, une marmite de fonte présentait sa panse noire et rebondie. Un seau pour l’eau, un plus petit pour la traite, en fer blanc toujours, quelques moules à fromages se mêlaient à des gobelets sur l’étagère vaisselier.
        Un coup d’œil suffisait pour évaluer le tout. Les frais de ménage ne pouvaient être réduits davantage. Par-ci, par-là, à des clous rouillés, pendaient les hardes des maîtres des lieux.

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        Près de la fenêtre, un balai de genêts, tout neuf, était appuyé. Pour quel usage ? Nettoyer la cabane, ce qui finalement ne s’était pas fait vu l’état du local. Le chevaucher lors des sabbats ou, tout simplement oublié là...
        Pour payer les droits, inutile de vendre, ne vous faites pas de soucis. Mon magot est sous ma paillasse et suffira; Ce garçon le sait puisqu’il partage ma couche. Même qu’un jour de pleine lune qui faisait danser le sabbat aux gens comme aux bêtes, le sac s’est crevé et les pièces d’or, d’argent et de cuivre jonchèrent le sol ! Tenez, j’en ris encore et elle hoquetait de joie à ce souvenir : Hi ! Hi ! Hi !
        Le notaire sortit sur le pas de la porte, suffoqué par l’odeur, la chaleur et surtout, l’indignation !
        Le bel Adonis aux cheveux bouclés était là,, aux aguets, appuyé à la maison en ruines. Nimbé de soleil, il semblait un jeune Dieu grec, ou un faune, sans cornes ni pieds fourchus. A la main, son pipeau était comme lui, muet. Que pouvait-il se passer derrière ce front angélique ? Satisfaction, remords, ou rien du tout ?
        Il ne baissa pas les yeux devant le notaire, le dévisageant sans complaisance, mais, trouvant son regard insolent, rassembla son troupeau, porta, tel un nouveau Dieu Pan, son flutiau à ses lèvres et joua à perdre haleine un rigodon moqueur que les bergers du voisinage devaient chanter ou siffler en le croisant :

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La Vieille n’avait que trois dents !

La première qui volait au vent,

l’autre ne valant guère, et

la dernière tremblotant.

Dansons, dansons la Vieille,

Dansons, dansons, le rigodon !

 

        Le notaire à demi envoûté rentra dans la cahute et s’apprêta à dicter le testament pour lequel on l’avait requis.
        Il avait, avant cela, vérifié les titres de propriété et livrets mis en sa possession. Elle était bien veuve et propriétaire du bien, ferme, bâtiments et bêtes compris. Age quatre vingt dix ans et " le Champi  " vingt trois.

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        C’était un enfant de l’assistance, peut-être s’appelait-il François, tel celui immortalisé par Georges Sand. Ne rêvons pas ! (On ne demande pas aux officiers de l’État Civil, ni d’avoir des lettres, ni, encore moins, de l’humour).
        Après lui avoir dicté ce fameux testament, il le relu, fit mettre date et signature et, à son tour, le parapha puis mis dans son porte-documents cet acte olographe, important pour tous deux. Ce genre de testament,
puisqu’elle pouvait l’écrire, évitait de convoquer deux témoins.
        Fatiguée, la vieille femme se recroquevilla sous sa couverture, ne répondit même pas à son salut d’adieu ni ne serra la main qu’il tendait pourtant.
Cette créature intriguait fort le notaire. Usait-elle d’herbes cueillies à la Saint-Jean : les " simples ", ou qui sait de sortilèges ? Garder tant de verdeur et de lucidité à cet âge, ahurissant !
        Une telle vigueur lui avait même permis d’ajouter à son bel herbier cet enfant des champs, l’Adonis aux cheveux dorés !
        Qui se cachait derrière ce beau visage ? Un garçon rusé, simplet ou fataliste ?
        Tout en réfléchissant, il repris machinalement le chemin tracé par la marque des pas dans l’herbe foulée lors de sa venue.

 

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        Tantôt le précédant, tantôt le suivant et l’accompagnant en sourdine, le son grêle et lointain d’une flûte enchantée se faisait entendre et parfois des bribes de comptines.
        Dès qu’il s’approcha de sa voiture, la musique s’éloigna enfin.
Ce n’était pas un mauvais bougre ce garçon, mais la vieille, avec ses " simples " et ses sortilèges était, elle, une vraie bougresse !
        Tel que je connais ce notaire, il avait dû être profondément choqué pour penser en termes pareils, mais, tout en roulant au volant de sa vieille Citroën, il se disait que ce pauvre orphelin ne tarderait pas avec sa force, sa jeunesse et, qui sait, sa hargne, à venir à bout de l’horrible mégère, sèche comme un sarment mais sûrement possédée du diable pour pouvoir brûler tel un suppôt de Satan lors de ses ébats de sorcière ou de possédée.
        Plus tard, son " protégé " (?), après avoir signé à son tour des papiers chez le même notaire, s’en irait loin, bien loin, dilapider son héritage durement gagné, aux bras de filles aux dents saines, aux beaux bras, son passé ne serait plus qu’un mauvais rêve, un cauchemar, qui s’effacerait avec le temps.
        Il pourrait bientôt peut-être flûter la fin de sa bluette :

 

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Le lundi, elle se maria,

et le mardi, on l’enterra !

         (air de bourrée auvergnate)

 

        Le notaire n’était pas moins impatient que le jeune pâtre de voir s’ouvrir cette succession qui entraînerait la vente de tous les biens, mobiliers et immobiliers, de la grande ferme, sans parler des lots que la propriétaire avait dans cette petite clairière. Ce serait la plus grosse affaire de son étude et d’autres suivraient.
        Le samedi suivant, jour de marché, on sonna à la porte, côté Etude, mais lorsque le jeune clerc alla ouvrir il ne trouva personne ! Seul un panier muni de son couvercle était accroché au loquet.
        Le clerc jeta un coup d’œil aux environs et, ne voyant pas le commissionnaire, apporta au " patron  " cet envoi tombé du ciel, assistant même à son ouverture.

 

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        Il contenait beurre, œufs et chabichous. Sur ces derniers, reposait une feuille de carnet portant ces mots : remettre ce soir à la grille le panier vidé. Pas de signature. L’odeur des fromages en rappela une autre au notaire.
        Il connaissait la donatrice !
        Mais, surprise, il y avait aussi, bien ficelé et botté de mousse humide, un gros bouquet de jonquilles !
        La vieille étant grabataire, cet envoi était signé " Champi " sans aucun doute. Étrange et touchant.
        Le beurre frais, apporté de la ferme, était encore enveloppé des classiques feuilles de choux servant parfaitement d’emballage. Les œufs, très gros et bien propres, en venaient sûrement aussi, pas une volaille n’étant présente autour de la masure.
        Tout cela fut dégusté de bon appétit et Médor, le chien, n’en eut pas moins pour avaler, en deux temps, et trois mouvements, les petits fromages.
        Après en avoir vu d’identiques, sécher au milieu de toiles d’araignées dans le taudis de sa vieille cliente, cela ne donnait nullement envie au notaire d’en avoir sur sa table !...
        Le samedi suivant, même envoi. Seules les fleurs différaient et varièrent au cours de semaines, les envois se succédant avec régularité.

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                Sans aucun doute, notre Harpagon femelle ne tenait pas à régler les frais de son testament, laissant ce soin à son héritier, plus tard, mais ayant son petit orgueil, elle payait en nature, mettons, les intérêts !...
        Il faut s’attendre à tout chez les notaires et être patients dans cette profession.
        Le mauvais temps arriva, le messager venait tous les samedis. Des traces de ski, en temps de neige, marquaient son passage, mais il était toujours aussi invisible.
        A Noël, un
gros jambon, et une énorme boule de gui, ornèrent de façon incongrue le sapin du jardin qui faillit, d’émoi, en perdre ses aiguilles, tandis que le clerc, qui le premier les avait vus, pensa qu’une annonce de décès de la donatrice aurait peut-être été plus appréciée dans cette étude où aucun des vieux clients ne se décidait à mourir !
        Un village de quasi centenaires !
        Sans le savoir, il avait asséné par ses pensées morbides, le coup de grâce à la chevrière car, le lendemain, cheveux peignés, costume étriqué mais bien brossé, arriva notre beau blond, bras levés et criant :
" La Bielha es crébada, moussu lou notaïre !... ". Traduit de l’occitan, cela donne " la vieille est crevée, Monsieur le notaire !...".
       Quelques mois après, étant devenu un " Monsieur  ", on publia ses bans dans l’église du bourg.

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Notre jeune berger épousait, devant Monsieur le Maire et Monsieur le Curé, la plus belle fille de la paroisse.
        Le notaire fut son témoin et ses deux fillettes, vêtues de blanc, et portant de jolies couronnes de fleurs des champs, ouvraient le cortège.
        Comme dans tous les contes, il furent très heureux et eurent beaucoup d’enfants...

      Renée LANGLOYS
     Juin 1998

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